Chargement en cours

Talent ou expérience ? Zat iz ze kwechtieun!

Talent ou expérience ? Zat iz ze kwechtieun!

Cela fait un petit moment que je n’ai pas posté, ici ou sur Fesse de Bouc, le sevrage psychotropique n’étant pas une période propice à l’inspiration et, me concernant, à la socialisation, si virtuelle que puisse être celle-ci.

Cela fait une semaine que je ne prends plus d’antidépresseurs. Au début c’est comme quand on vous enlève le plâtre après une grave fracture de la jambe, les premiers pas sans béquilles sont timorés, on se sent ramolli, faible, pas très stable sur ses guibolles. Mais petit à petit je me retrouve, mes émotions et mes pensées se reconnectent. Je garde hélas sur ma psyché une hideuse balafre de ces années sombres mais peu importe je suis la seule à la voir.

Hier, j’ai fini deux vêtements : un trench et un t-shirt . Rien d’exceptionnel, comme je n’ai rien modifié aux patrons je n’ai pas besoin d’y consacrer un article entier. Nours a pris quelques photos, que j’ai ensuite mises en ligne sur mon profil FB et dans les groupes de couture dont je suis membre. À part une ou deux remarques sur mon manque de sourire, les retours sont très positifs.

Deux commentaires m’ont particulièrement touchée, l’un qui admirait mon “talent “ l’autre disant que j’étais un exemple pour les autres couturières en surpoids (tout du moins, c’est ainsi que je l’ai compris).

Curieusement, quand on me dit que j’ai du talent en couture, ou encore plus fort, que j’ai de l’or dans les doigts, je tique. Certes cela va faire 33 ans que je me fais mes vêtements, et avec le temps, j’ai appris un paquet de techniques. Mais je ne sais pas tout faire, ni faire bien systématiquement, je suis parfois obligée d’exécuter plusieurs fois une pièce d’étude avant de passer au point technique sur le vêtement lui-même. C’est cette difficulté à maîtriser les gestes techniques qui me pousse à planifier certains de mes projets en les groupant non par couleur ou par saison, mais par points techniques. Je vais notamment faire TOUS mes pantalons à la suite, pour ne pas avoir à faire 20 toiles différentes.

Pourquoi je n’accepte pas le terme “talent”? Parce que ma neurodivergence est certes devenue si discrète à l’âge adulte, si bien masquée, que je l’oublierais presque moi-même et parce que je gardais mes larmes de colère, de frustration, de découragement, mes bourdes et mes doutes pour moi. Mais peut-être que je ne devrais pas. Selon moi, le talent, c’est réussir à faire quelque chose facilement non pas sans aucun travail ni effort, mais sans que ça soit un Enfer non plus. Si on me dit que j’ai du talent pour dessiner ou pour écrire, je suis flattée et reconnaissante, mais je ne me défendrais pas comme je le fais pour la couture. La couture demande des aptitudes en motricité fine, coordination, en organisation, en planification qui sont très médiocres chez moi. Heureusement, mon goût très prononcé pour la construction et l’ingénierie, et ma tendance à envisager la couture comme une mécanique ou des légos, comme je le fais spontanément avec le corps humain, le langage ou la cuisine, vient contrebalancer mes défaillances.

Je pense de plus en plus que de parler de ma dyspraxie, de mon déficit d’attention, de mes fonctions exécutives capricieuses, en PLS la moitié du temps, et papillonnantes l’autre moitié, permet de poser un éclairage concret sur les troubles neurodéveloppementaux à l’âge adulte, mais aussi de montrer qu’avec de la patience et de la persévérance, certains difficultés peuvent être aplanies. Rien de miraculeux. Pas besoin d’IA, ou de mesures politiques douteuses.

Par contre, avoir de bons outils, bien entretenus et révisés tous les deux ans, ça aide quand on a deux pieds gauches en guise de mains alors qu’on est droitière. Je n’obtiendrais pas un résultat aussi proche d’un rendu professionnel avec des machines au rabais. Donc, certes, beaucoup de couturières débutantes commencent sur des machines bas de gamme, car fauchées, pas sûres de vouloir investir pour un loisir occasionnel. Je n’écris pas cela par mépris ou élitisme, mais simplement parce que je lis souvent “oh là là, j’y arriverai jamais, trop compliqué pour moi.” Non, ce n’est pas le vêtement qui est trop compliqué, c’est seulement que vous n’avez pas encore assez d’expérience, ou vous n’avez peut-être pas un matériel assez costaud.

L’expérience, c’est aussi de choisir le tissu, la mercerie, ses outils, savoir quand changer les aiguilles, repasser systématiquement, c’est continuer à se lancer des défis, à apprendre sans arrêt.

Cela fait 33 ans que je couds, et je suis loin d’avoir fait le tour. Je ne suis pas couturière professionnelle parce que mes handicaps ne sont pas compatibles avec une pratique industrielle, des gestes automatiques. Je ne travaillerai jamais non plus comme petite main en atelier haute couture. J’aurais pu, mais je refuse de travailler dans un milieu qui méprise ouvertement les personnes ordinaires, et encore plus celles qui dépassent de la taille 38…. Je suis un peu comme Loïc Prigent, auteur de J’adore la mode mais c’est tout ce que je déteste.

Je partage cette réflexion pour que des couturières en proie au découragement puissent se dire “Je peux y arriver. Je vais faire une pause, et reprendre à zéro, pour voir où je me suis trompée.” Personne ne vous jugera jamais plus sévèrement que vous-même, donc détendez-vous. Le monde ne s’écroulera pas si vos boutonnières ne sont pas PARFAITEMENT alignées ou si il y a un fil qui dépasse de la doublure.

Si mon parcours semé d’embûches peut permettre à d’autres couturières de ne pas se laisser décourager par les difficultés, ou parce qu’elles croient qu’elles n’ont pas assez de talent, alors, je pourrai vraiment mériter l’autre compliment, celui où je serais un exemple pour mes « sœurs de rondeurs ». Mieux. Une Inspiration.

4 comments

comments user
Laetitia

Merci pour cet article qui fait du bien.
La couture s’apprend. On avance cgacune a son rythme
De mon cote, jai longtemps hésité et questionné pour coudre pour moi. Aujourd’hui j’ose tenter même si je dois apprendre à réaliser des modifications en fonction de ma morphologie. Un pas à la fois.
Personnellement j’ai investi petit à petit dans du matériel de qualité et je vois effectivement la différence.
Je continuerai à regarder vos jolies créations ! Merci encore de nous montrer que c’est possible

comments user
Chatillon Beatrice

Quel beau texte , belle réflexion sur vous, je ne regarde pas la morphologie des personnes, étant moi même ronde , mais j’admire le travail, c’est très important de le mettre en valeur, car ça ne se fait pas tout seul et surtout, il y a des difficultés que nous surmontons tant bien que mal.
Bravo à vous

comments user
Stéphanie

Vous écrivez aussi bien que vous cousez. C’est droit, c’est propre, ca tombe parfaitement et c’est beau.
Et on sait, quand on est amateur (celui qui aime), tout le travail qu’il y a derrière. Mais ca paye et la satisfaction est là, personnelle avant tout
Je vous suis avec plaisir, délice et impatience ( même si je ne suis pas ronde, parce que ce n’est pas un critère de sélection)

comments user
Catherine

Bonjour et merci pour ces belles lignes 🤩

Laisser un commentaire